Isère Sourire : La Voix est Livre

Isère Sourire : La Voix est Livre

Etude de Lettres (mon dernier texte)

Etude de Lettres

 

Auteur. J’ai pu voir récemment qu’une personnalité reconnue du monde des Belles Lettres proposait une masterclass d’écriture aux prétendants à cette discipline exigeante et rebelle. Par ailleurs, les ateliers d’écriture où se côtoient néophytes et passionnés, se multiplient.

 Tout le monde rêve de devenir « auteur » mais sans vouloir essayer de percer le mystère de l’écriture. Ecrire qu’est-ce que ça suppose, qu’est-ce que ça signifie ? Quel est le point de départ de l’écriture et sa finalité ?

 

Que se cache-t-il derrière une poignée de lettres ? Un conglomérat de syllabes ? Quels rouages mystérieux articulent ces successions de consonnes et voyelles qui, enchevêtrées, créent un magma prolifique de sons audibles pour l’ouie et cohérent pour le coeur ?

La langue est une énigme, grasse de toute l’histoire des hommes qui l’ont conçue, riche d’influences géographiques, de thèmes religieux ou profanes.

Quand le texte arrive, quand il se fige sous ma plume, je n’ai plus mon mot à dire. Je deviens son esclave docile, assujettie à sa force au déferlement des messages qu’il m’insuffle. Je dis « m’insuffle » parce qu’écrire ce n’est pas seulement s’adresser aux autres, c’est d’abord s’adresser à soi-même.

 

Ecrire c’est interroger cet autre recroquevillé au fond de nous qui attend la moindre occasion de pouvoir se révéler. Je suis assise sur un banc au soleil dans la rue et voilà que le texte m’assaille sans y avoir été invité. Voilà qu’il veut sortir de mon âme. Il veut dire quelque chose. Il cause, il s’affole plus bavard que jamais. Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait quand on écrit ? Qu’est-ce qu’on dit ? Quel discours sur le monde, quel discours sur nous-mêmes ou les nôtres ?

 

Sont-ce seulement des mots que l’on incruste sur du papier ? Ne faut-il pas y voir plutôt l’expression d’un besoin intense d’ouvrir une porte à l’intérieur de soi ? Le moment est venu à cet instant-même, à cette minute et on ne le savait pas juste avant de s’emparer du stylo.

Le moment est venu de cracher, d’expulser la somme des impressions, des émotions qui se sont imprimées en nous récemment ou par le passé à la lumière de quelques événements. Certains auteurs n’écrivent qu’une fois et d’autres tout au long de leur vie. Certains réussissent à concentrer leur ressenti en un seul volume où tout est dit. D’autres, assoiffés d’encre et de papier, n’exorciseront jamais leurs fêlures, leurs fureurs, à travers leur œuvre.

L’écriture instinctive n’est jamais innocente. Elle est le reflet de notre paysage intérieur à un moment donné.

Suis-je gaie ? Mes mots seront fleuris, gorgés d’espoirs et de couleurs. Ils enfanteront des descriptions à n’en plus finir, des figures de style épanouies, des versifications alanguies et amoureuses.

Suis-je triste ? Les mots, petits corbeaux patauds, s’obscurcissent, les verbes s’alourdissent, s’entre-choquent, les comparaisons se chargent de dévaluations et d’images flétries, le soleil prend ses jambes à son cou, les thèmes militent, les questions affluent et les réponses désertent.

 

L’écriture préméditée aussi plaide coupable. Elle dirige, elle oriente, elle tranche. Les choix qu’elle fait ne sont jamais neutres. Pourquoi devient-on Romancier ? Documentariste ? Historien ? Biographe ? Poète ?

 

Si je suis romancière, je veux créer des histoires, des personnages, je veux enfiler des vies comme on enfile un manteau. Des héros pointent leur nez au fil des phrases. Ils surgissent des pages pour nous montrer peut-être une autre voie, celle qu’on aurait dû prendre, celle qu’on aurait aimé prendre. J’aurai été un aventurier, une amante enflammée, un bandit de grands chemins, un malade imaginaire, un enfant abandonné, un chat, un rat ou la Princesse de Clèves nous avoue le romancier. Que de destins j’aurai pu avoir ! Mais à l’instant où j’écris je ne suis que l’auteur, modeste et pourtant perdu dans des tourments narcissiques, revisitant par différents procédés stylistiques, des considérations sur le bien-fondé de l’écriture.

 

Si je suis documentariste, je deviens analyste, un œil affûté, un porte-voix. Je montre, exhibitionniste, tout en restant voyeur.

Historien ? J’enquête et je me transforme en chercheur. Biographe ? C’est rebrousser chemin et faire de la vie d’un autre, d’une autre, une pâte épaisse dans laquelle on sculptera notre œuvre.

 

Quand je suis poète je délire, je deviens folle, les mots, les vers s’affolent, se collent, rieurs, timides, fougueux ou agressifs. Ils décollent et me font décoller, ils caracolent sur le papier, ils prennent leur envol, ils exultent quelque chose d’autre que ce qu’ils sont vraiment. Ils ne sont plus des mots. Ils sont couleurs, senteurs, saveurs, faune, flore, amours écorchées, amitiés écornées, mort, larmes, regrets, souvenirs. Les mots du poète sont tout ce qui a fait leur vie. Un résumé, un concentré d’eux-mêmes à la vanille et la fleur d’oranger. Les rimes tout comme les écrits des auteurs en général, sont cette essence d’eux-mêmes, ce « j’aurais tant voulu dire », « j’aurais tant voulu faire », « j’aurais tant aimé être ». D’un coup le texte réalise leurs désirs. Il se fait baguette magique, incarnation. J’écris donc je suis ou bien j’écris donc je ne suis pas. Deux formules qui pourraient peut-être expliquer le phénomène de l’écriture et ce qui se joue à travers cet exercice.

 

Il est 10h20 nous sommes jeudi 20 septembre 2018, je suis toujours assise sur le même banc dans un parc de Grenoble et j’achève la troisième page de ça. Rien ne me prédestinait ce matin à rédiger mes réflexions. Comme j’ai pu le dire dans Merci Johnny, je ne choisis pas d’écrire c’est l’écriture qui me choisit. Cela fait maintenant trois quart d’heure que j’écris . Je commence à avoir mal au poignet mais une force me pousse à continuer. Le premier jet, déjà entamé, doit naître. Je vous parle de moi, je vous parle de ça, de l’écriture en train de s’écrire, de ce méta-texte, du stylo qui dérive, virevolte à travers lignes et carreaux d’une feuille de classeur d’écolier. Une heure vient de s’écouler et je n’ai pas vu le temps passer. Une heure passée à vomir tout ce qui ne peut pas être oralisé. Je ne saurai jamais ce qu’est l’inspiration. Je n’aurais jamais vu son visage autrement qu’à travers la fièvre du stylo dans ma main droite se mettant à danser sur le papier spontanément. Il l’aura toujours devancée. Elle est cette flamme dangereuse et fragile à la fois qui agite le stylo sans parvenir à le précéder. Au mieux ils sont ex aequo. Ils cavalent ensemble, main dans la main, toujours synchrones. Si on pouvait les chronométrer on verrait qu’ils sont en concurrence. L’inspiration n’est jamais meilleure que la plume, ni plus rapide. C’est plutôt la plume qui la rattrape. Oui j’écris et l’inspiration arrive en même temps et parfois même au fur et à mesure du lâcher de mots sur mon support. Tout deux s’harmonisent très bien. Ils valsent sur ma page et sont inséparables. Quand il arrive que l’inspiration soit à l’origine de l’écriture, elle intervient très peu de temps avant l’acte d’écrire et en est l’élément déclencheur mais pour l’incipit uniquement. Ensuite quand la vanne est ouverte, parole et inspiration s’abreuvent l’une de l’autre déferlant en torrent sur la blancheur des feuilles. Un nom appelle un adjectif. Un adjectif appelle un verbe. Un verbe appelle un complément d’objet. De cette équation, de cette broderie sophistiquée émane un langage. Le résultat est extraordinaire. C’est un crépuscule, une saison qui mûrit. L’inspiration et la plume, en comédiens habiles, signent alors une Première inédite et inoubliable.



22/09/2018
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